lundi 18 juin 2007

Fiction: Le cours du bras

Il grattait le sucre au fond du bol avec sa cuillère, y dessinant des cercles qui se refermaient comme des blessures. Crédit refusé. Il avait reçu le mail à 7h00, comme prévu, une réponse négative comme prévu. A 61 ans et 11 mois de chômage, son cours journalier officiel s'élevait à 812 euros. Même avec 4% de majoration pour faits de guerre, 844 euros au total, cela restait très insuffisant.
Il avait une semaine pour rembourser sa prochaine mensualité, 32250 euros, sans compter sa semaine de loyer en retard 5236 euros. 37486 euros à payer d'ici deux semaines... Pas d'économie, plus de meubles à vendre, il n'avait que 451 euros en poche. Son logement, il pourrait s'en passer car le mois d'avril était plutôt doux. Il arrêterait aussi de manger, 451 euros lui suffiraient à boire pendant deux semaines. Mais le reste... Il n'avait depuis longtemps plus d'assurance santé, ni d'assurance civile, mais il continuait fièrement et obstinément à s'acheter chaque semaine des droits civiques: un nom, le droit à la police, à la justice... Il devrait s'en passer aussi, 2137 euros. Six mois de gouvernement socialiste avait ramené leur hausse sous l'inflation, mais ils restaient hors de prix. Comment trouver 37846 euros? Il n'avait pas d'amis pour l'aider. Son dernier ami, il l'avait perdu il y a deux ans. Paul avait insisté pour payer les droits d'amitié pour eux deux pendant 1 an avant de devoir arrêter à cause du cancer de sa femme qui les avait ruiné, un vrai ami. Il y avait bien André, son fils, mais il n'osait pas lui demander un centime. Lui et sa femme s'étaient serré la ceinture pendant des années pour accéder au droit à la natalité. La petite justine était attendue pour la fin de l'été. Bon, elle était non modifiée, et serait myope et encleinte au surpoids avec une défense immunitaire légèrement insuffisante, mais il ne pouvait quand même pas demander à sa belle fille d'abandonner l'enfant.
Le coeur lourd, il consulta les cours des organes. Ancien proffesseur de sport, vice champion d'europe de 400m il y a 38 ans, il ne pouvait se résoudre à vendre ses jambes, même une. 5468!! Seulement 5468 euros le bras! Le cours des organes avait beaucoup chuté depuis le début de la guerre, et les siens n'étaient pas tout jeunes. D'ailleurs, le site lui signalait que ses membres valaient 25% de moins que le cours officiel, à cause de ses 17 mois d'alcoolisme il y a 4 ans qui avaient endommagé ses artères. Un bras en moins, plus que 32018 euros. Un bras et un oeil, plus que 29005 euros. En rajoutant un poumon, un rein, 1 litre de sang et un peu de moelle (124 g) il descendait à 18256 euros. Pouvait-on vivre sans rein? Il en doutait, tant pis. Encore un bras, 12788. Avec ses deux jambes, à 7123 euros pièces, il redevenait postif. Mais que ferait-il borgne, sans bras et sans jambe dehors sans argent? Autant laisser l'huissier venir le tuer tout de suite...
Offres exceptionnelle! L'armée reprend tout corps intact vivant 49321 euros! La situation sur le front devait être délicate, quelle aubaine! La famille des volontaires obtiendrait même un rabattement de 30% sur les droits civiques. 49321 euros! Il aurait de quoi faire un cadeau pour la naissance de la petite.

1 commentaire:

Vini a dit…

Salut François!
J'espère que ta petite histoire (très bien trouvée) ne sera jamais que de la fiction :)

A bientôt,

Vini